Au début, on ne peut pas distinguer les vivants des morts. A la fin, on ne le peut plus non plus. Les personnages se mettent à douter, en particulier Julie qui manque de se défenestrer pour vérifier son état. Est-ce que des spectateurs des Revenants ont plongé dans le vide pour s’assurer qu’ils faisaient encore partie des vivants ? Depuis combien de temps est-ce qu’on a l’impression de tourner en rond dans cette prison de mort ?

   Si le monde des Revenants ressemble tant à un monde de morts, c’est qu’il ressemble à la province française : cette province qu’on n’arrive jamais à quitter quand on y vit –à l’instar des héros fuyant en voiture, soudain coincés dans le récit comme dans un disque rayé. C’est aussi une image de la France comme province du monde culturel contemporain. Face aux séries américaines, nos séries sont aussi mortes que Simon ou Camille… Ou plutôt : elles sont « revenantes ». Il y a eu un grand cinéma fantastique français (Cocteau, Franju, Rivette). Les Revenants raconte son invraisemblable retour : lent, poétique, obsédé par les cercles, le revenir sempiternel des mêmes cycles. 

   Nous vivons une époque marquée par une médecine mortifère détectant sans cesse des maladies potentielles faisant de nous d’éternels sursitaires ; une économie du prêt et du remboursement sur les intérêts, nous acculant à être des endettés infinis ; enfin un monde politique impuissant, nous expliquant que nos possibilités d’action continueront à se restreindre, mise à part celle de soutenir son absurde continuation. Face à ça, mieux vaut rejoindre la « horde » des Revenants et se considérer déjà comme morts. 

   C’est ce que voyait René Daumal dans un court poème de 1943 : « Je suis mort parce que je n’ai pas le désir, je n’ai pas le désir parce que je crois posséder, je crois posséder parce que je n’essaie pas de donner ; essayant de donner, on voit qu’on n’a rien, voyant qu’on n’a rien, on essaie de se donner, essayant de se donner, on voit qu’on n’est rien, voyant qu’on n’est rien, on désire devenir, désirant devenir, on vit. »

   Après tout, comme le dit Viviane dans l’avant-dernier épisode de la première saison : « Vous ne croyez quand même pas que ça va durer ? »

Pacôme Thiellement

Crédit Photo Pacôme Thiellement : Quentin Caffier